Le numérique repose sur une chaîne de valeur complexe, de l’extraction des matières premières jusqu’à l’application utilisée par un agent ou un usager. Lorsqu’une collectivité hérite de cette chaîne telle quelle, elle se retrouve dépendante, à chaque niveau, de quelques géants étrangers. La souveraineté numérique ne s’obtient pas d’un coup : elle se reconstruit couche par couche.

Décryptage des neuf couches du modèle et de la façon dont une collectivité locale, comme Échirolles, peut, grâce aux logiciels libres et à l’auto-hébergement, redonner du contrôle à la chose publique :

Le principe : reprendre le contrôle à chaque niveau

Une collectivité consomme du numérique comme elle consomme de l’électricité ou de l’eau. Sauf qu’ici, la source n’est pas naturelle : elle est fabriquée, concentrée, et souvent contrôlée à l’étranger.

L’objectif n’est pas de tout produire localement, c’est impossible, et ce n’est pas le but. L’objectif est de réduire les dépendances critiques, de choisir des standards ouverts, de maîtriser ses données et de garder la main sur ses choix. Les logiciels libres et l’auto-hébergement sont deux des leviers les plus efficaces pour y parvenir.

Un même mot, deux types de dépendances bien différents

Toutes les dépendances ne se valent pas. Pour agir intelligemment, il est important de distinguer deux natures très différentes.

Les dépendances temporaires, d’approvisionnement. Elles existent au moment de l’acquisition. Quand la ville achète du matériel, celui-ci devient sa propriété : la dépendance est alors « plafonnée » et finie. Elle se situe dans la chaîne d’approvisionnement (extraction, fabrication, assemblage) et s’arrête une fois le matériel entre les mains de la collectivité. Après l’achat, le matériel vous appartient, il fonctionne, il sert.

Les dépendances permanentes, immédiates. Elles durent aussi longtemps que l’on utilise la solution et se renouvellent en continu. Ce sont les coûts de licence ou d’abonnement qui se répètent chaque année, l’hébergement chez un tiers où vos données restent stockées, les formats propriétaires qui vous verrouillent et rendent coûteuse toute migration, ou encore la dépendance à un seul éditeur pour faire évoluer vos outils. Ici, la dépendance ne s’arrête jamais : elle s’alimente en permanence.

La logique de la politique numérique. Échirolles agit en priorité sur les dépendances permanentes et immédiates, car ce sont celles qui durent, qui coûtent chaque année, et qui verrouillent l’avenir. C’est le cœur de gain de souveraineté : les logiciels libres, l’auto-hébergement et les formats ouverts suppriment les coûts récurrents, libèrent des contrats et rendent les collectivités maîtres chez elles.

Sur les dépendances temporaires, elle agit aussi, mais à sa manière. On ne peut pas supprimer l’approvisionnement, mais on peut en réduire la fréquence et l’intensité. Plus le matériel dure, plus on en rachète rarement, plus on réduit d’autant les dépendances d’approvisionnement cumulées. Et surtout, une fois acheté, le matériel reste la propriété de la collectivité.

Où l’on peut briser une dépendance durable, on le fait. Où elle est temporaire (l’achat), on la réduit en allongeant la vie du matériel, sans jamais la confondre avec une dépendance permanente.

Couche 1 : matière première et minéraux critiques

Dépendance temporaire, d’approvisionnement.

Le constat. Silicium, terres rares, cobalt, cuivre, lithium : tout le matériel numérique repose sur des ressources extraites et raffinées majoritairement hors d’Europe. C’est la fondation invisible de toute la chaîne, et la plus délicate à contrôler.

Le levier d’une collectivité. Impossible d’extraire des minéraux sur le territoire, mais possible de réduire la demande : allonger la durée de vie du matériel, acheter durable, recycler. La sobriété numérique est ici une véritable politique de souveraineté. Moins on consomme de matériel neuf, moins on alimente des chaînes d’approvisionnement stratégiques et dépendantes.

À Échirolles : privilégier l’entretien, le reconditionnement et la longévité du parc avant tout achat.

Couche 2 : semi-conducteurs et puces

Dépendance temporaire, d’approvisionnement.

Le constat. Les puces (microprocesseurs, mémoires) sont fabriquées dans un nombre limité de fonderies au monde. Cette extrême concentration rend la chaîne vulnérable aux crises et aux pressions géopolitiques.

Le levier d’une collectivité. Là aussi, la collectivité n’ouvrira pas de fonderie. Mais elle agit en réduisant le besoin : réparer plutôt que remplacer, garder les terminaux le plus longtemps possible, éviter le renouvellement systématique. Chaque poste conservé deux ans de plus est une pression en moins sur une chaîne critique.

Couche 3 : composants électroniques

Dépendance temporaire, d’approvisionnement.

Le constat. Circuits imprimés, mémoires, puces assemblées : c’est l’assemblage qui transforme les matériaux en cartes électroniques. Concentré aussi, très dépendant de la fabrication et du recyclage.

Le levier d’une collectivité. Allonger la vie du matériel, c’est agir directement sur cette couche. Réparer les cartes, remplacer les pièces usuelles (ventilateurs, batteries, disques), former le personnel à la maintenance : autant de gestes qui diminuent la dépendance aux chaînes d’assemblage mondiales.

Couche 4 : hardware/matériel

Dépendance temporaire, d’approvisionnement ; le matériel devient propriété une fois acheté.

Le constat. Serveurs, terminaux, routeurs, écrans : c’est le matériel que les agents manipulent au quotidien. Or, le marché est dominé par quelques constructeurs, souvent associés à un logiciel propriétaire verrouillé.

Le levier d’une collectivité. Choisir du matériel réparable, durable et standardisé, de préférence compatible avec des systèmes d’exploitation ouverts. Le matériel propre à un écosystème propriétaire crée une dépendance durable ; le matériel ouvert, lui, reste exploitable longtemps, avec ou sans le support du fabricant. Le reconditionnement entre aussi dans la stratégie.

Le point clé. Une fois acheté, le matériel appartient à la collectivité. La dépendance se situe donc uniquement au moment de l’approvisionnement : elle est finie, plafonnée. Ce n’est pas une dépendance permanente. L’enjeu n’est donc pas de tout produire localement, mais de réduire la fréquence des achats : plus le matériel dure, moins on retourne sur le marché, moins on alimente de dépendances d’approvisionnement.

À Échirolles : des postes qui tournent sur un système ouvert peuvent être maintenus, mis à jour et réutilisés bien plus longtemps que dans un écosystème fermé.

Couche 5 : infrastructures réseau et datacenters

Dépendance permanente, immédiate (hébergement).

Le constat. Fibre, 5G, câbles sous-marins, datacenters : tout le calcul passe par des infrastructures. La majeure partie des services « cloud » est hébergée par trois ou quatre géants étrangers.

Le levier d’une collectivité : l’auto-hébergement. Héberger ses propres serveurs sur son territoire, à la mairie, dans un datacenter de proximité, permet de garder ses données chez soi, de contrôler l’énergie utilisée, de réduire sa dépendance aux géants du cloud. C’est un choix à la fois de souveraineté et, souvent, d’écologie (énergie maîtrisée, matériel réutilisé).

C’est ici que la politique d’auto-hébergement d’Échirolles prend tout son sens : reprendre la main sur l’endroit où reposent les données publiques. Éviter les solutions « dans le cloud », « en mode SaaS », etc.

Couche 6 : système d’exploitation et virtualisation

Dépendance permanente, immédiate (licence, verrouillage).

Le constat. Le système d’exploitation est le socle logiciel : sans lui, aucun logiciel ne fonctionne. Un marché domine largement le poste de travail, avec des effets de verrouillage importants.

Le levier d’une collectivité : les systèmes d’exploitation libres. Linux propose des distributions stables, gratuites, sécurisées et maîtrisables. La virtualisation (Proxmox, XCP-ng) permet ensuite de faire tourner plusieurs services sur un seul serveur, pour plus d’efficacité et de résilience.

À Échirolles : l’adoption de systèmes d’exploitation libres sur le parc et les serveurs est un pilier de la politique numérique de la ville. Cela supprime les coûts de licence, supprime le verrouillage fournisseur et redonne le contrôle.

Couche 7 : langages et outils de développement

Levier de maîtrise, transversal.

Le constat. Les logiciels sont écrits dans des langages (Python, Java, C, PHP…) et construits avec des outils (compilateurs, frameworks, Git). La maîtrise de ces couches est essentielle pour ne pas dépendre de solutions « boîtes noires ».

Le levier d’une collectivité. Privilégier les langages et standards ouverts, les formats documentés, et les outils de coopération libres (Git, serveurs de dépôt). Cela permet à une collectivité de faire développer, adapter et faire évoluer ses propres applications, ou de confier l’évolution à n’importe quel prestataire, sans dépendre d’un seul éditeur.

Couche 8 : services cloud et plateformes

Dépendance permanente, immédiate (abonnement, données).

Le constat. ERP, bureautique, messagerie, stockage : les services collaboratifs sont souvent fournis sous forme de cloud propriétaire, hébergé à l’étranger, avec des données qui sortent du territoire.

Le levier d’une collectivité : l’auto-hébergement de services libres. De nombreuses solutions libres permettent d’héberger chez soi des équivalents complets aux outils propriétaires :

  • Stockage & collaboration : Nextcloud, Collabora
  • Messagerie & calendrier : solutions basées sur des standards ouverts (IMAP, CalDAV, CardDAV)
  • Bureautique : suites libres (LibreOffice, solutions collaboratives type Collabora ou OnlyOffice)
  • ERP / gestion : solutions métiers libres adaptées

Résultat : les agents conservent toutes les fonctionnalités, les données restent sur le territoire, et la collectivité maîtrise ses outils.

C’est le cœur visible de la politique d’Échirolles : des services numériques qui servent les agents et les usagers, sans faire de ses données la marchandise d’un géant étranger.

Couche 9 : applications et contenus

Dépendance permanente, immédiate (verrouillage éditeur).

Le constat. C’est le niveau que tout le monde voit : les applications métiers, les sites, les données. Elles sont souvent verrouillées par des éditeurs, dans des formats propriétaires qui empêchent la mobilité et l’évolution.

Le levier d’une collectivité. Développer ou utiliser des logiciels métiers libres, privilégier les formats ouverts (PDF, ODF, etc.), et maîtriser ses données pour qu’elles soient réutilisables, pérennes et indépendantes d’un éditeur.

 : des applications développées ou adaptées sur base libre permettent à la ville de faire évoluer ses outils selon ses besoins réels, sans attendre ni dépendre d’un seul fournisseur.

En résumé : une stratégie globale, couche par couche

CoucheType de dépendanceCe sur quoi on agitLevier d’Échirolles
1. Matière premièreTemporaire (approvisionnement)Ressources concentréesSobriété, longévité du parc
2. Semi-conducteursTemporaire (approvisionnement)Chaîne de puces concentréeRéduire le besoin de matériel
3. ComposantsTemporaire (approvisionnement)Assemblage dépendantRéparation, maintenance
4. HardwareTemporaire (le matériel devient propriété)Verrouillage matérielMatériel durable, réparable, standardisé
5. InfrastructuresPermanente (hébergement)Cloud étrangerAuto-hébergement
6. Système d’exploitationPermanente (licence, verrouillage)Marché dominéSystèmes d’exploitation libres
7. Langages / outilsTransversal (levier de maîtrise)Boîtes noiresStandards et outils ouverts
8. Services cloudPermanente (abonnement, données)Données hors territoireServices libres auto-hébergés
9. ApplicationsPermanente (verrouillage éditeur)Dépendance éditeurLogiciels métiers libres, formats ouverts

La souveraineté numérique ne s’atteint pas du jour au lendemain, et pas sur une seule couche. Mais chaque choix fait (logiciel libre plutôt que propriétaire, auto-hébergement plutôt que cloud étranger, matériel durable plutôt que renouvellement systématique) réduit une dépendance, renforce la maîtrise des données publiques, et construit, couche après couche, une collectivité maître chez elle dans le domaine du numérique.

Et surtout, elle distingue où agir : où une dépendance est permanente et coûteuse, on la brise ; où elle n’est qu’un moment d’approvisionnement, on allonge la vie du matériel, sans jamais laisser la première se renouveler à l’infini.


Images d’illustration : photo de Hussain Badshah sur Unsplash

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