Il y a quelques années, on vous offrait un cadeau virtuel sur un réseau social. En échange, il suffisait de cliquer sur un  « J’accepte » ou de cocher une case déjà cochée. Personne n’a lu le document qui s’ouvrait alors. Personne. C’est le destin commun de presque tous les internautes, le vôtre et le mien compris.

Pourtant, ce clic discret n’est pas anodin. Il est le petit rouage invisible d’un système économique entier, fondé sur la captation et la monétisation de nos données personnelles. Notre inattention collective participe à un modèle qui nous appauvrit, nous rend dépendant et concentre toujours plus de richesse entre les mains d’une poignée d’acteurs.

Personne ne lit rien

Commençons par un constat partagé. La plupart des internautes n’ouvrent jamais les conditions générales d’utilisation, survolent à peine les pages consacrées à la vie privée, et ignorent totalement les mentions légales. Ils ne regardent pas non plus quelles technologies sont utilisées sur les sites qu’ils visitent, ni où sont hébergées leurs données.

Cette attitude n’est pas de l’ignorance passive. Elle est rationnelle. Les documents sont souvent volontairement obscurs, longs, techniques, rédigés dans un langage juridique dense. Lire sérieusement les conditions d’un seul service prendrait des heures. Lire celles de tous les services qu’on utilise au quotidien serait tout simplement impossible.

Résultat : nous acceptons, par défaut, presque tout. Et c’est précisément là que le système trouve son compte.

Vos données valent de l’argent

Beaucoup de services en ligne sont « gratuits ». C’est vrai, mais ce n’est pas une gratuité. C’est un échange. En échange de l’usage gratuit du service, vous cédez une partie de vos données personnelles : vos centres d’intérêt, vos achats, votre localisation, vos contacts, vos photos, vos recherches, vos horaires, vos préférences.

Ces données sont analysées, catégorisées, vendues, ou utilisées pour vous montrer des publicités ciblées. Plus le service connaît bien son utilisateur, plus il est efficace pour vendre. Le produit, en réalité, c’est vous. Ou du moins la projection de vous que l’entreprise a construite à partir de vos traces numériques.

Ce modèle ne bénéficie ni à vous, ni à la collectivité. Il profite à ceux qui possèdent les plateformes et les données. C’est une des raisons pour lesquelles la richesse numérique mondiale est aujourd’hui concentrée dans un très petit nombre d’entreprises.

Exemple célèbre : le scandale Cambridge Analytica

L’un des exemples les plus parlants est celui du scandale Cambridge Analytica. En 2018, il a été révélé que les données personnelles de 87 millions d’utilisateurs Facebook avaient été siphonnées sans leur consentement, puis utilisées pour influencer leur comportement politique, notamment lors de l’élection présidentielle américaine et du référendum Brexit.

Le mécanisme est simple et illustre parfaitement le propos : une application tierce a été installée par une minorité d’utilisateurs, qui avaient accepté ses conditions sans lire. Grâce à cela, elle a pu récupérer, sans leur accord, les données de leurs amis, c’est-à-dire de millions de personnes qui n’avaient rien signé, qui n’avaient rien demandé, et qui n’utilisaient même pas l’application.

Notre habitude de cliquer sur « J’accepte » sans lire a rendu cette affaire possible. C’est là toute la puissance du phénomène : l’abandon collectif des conditions d’utilisation devient une ressource exploitable pour tous.

WhatsApp et votre carnet d’adresses

Prenons un exemple qui nous touche tous, bien plus près de notre vie que le grand scandale américain. Lorsque vous installez WhatsApp, l’application vous propose d’importer votre carnet d’adresses. En une seule opération, vous communiquez à l’entreprise les numéros de téléphone de l’ensemble de vos contacts, y compris de ceux qui n’utilisent pas l’application, donc de personnes qui ne se sont jamais exprimées sur le sujet.

Que disent à ce propos les Conditions d’utilisation, que quasi personne ne lit ? À propos du « carnet d’adresses », WhatsApp précise :

« Vous nous fournissez régulièrement les numéros de téléphone des personnes qui utilisent WhatsApp et de vos autres contacts présents dans le carnet d’adresses de votre téléphone mobile. Vous confirmez que vous disposez de l’autorisation nécessaire pour nous communiquer ces numéros. »

Lisons bien. En activant l’import, vous « confirmez » disposer de l’autorisation nécessaire pour transmettre les numéros de vos proches. Or, cette autorisation, vous ne l’avez évidemment pas. Vous ne pouvez pas demander le consentement de chacun de vos contacts avant chaque import. WhatsApp vous demande donc de certifier quelque chose qui est faux, et c’est ce certificat imaginaire qui légitime le traitement de données de millions de personnes, sans leur accord, sans leur information, sans leur présence.

La Politique de confidentialité, elle, confirme le mécanisme :

« Nous recevons des informations à votre sujet de la part d’autres utilisateurs. Par exemple, lorsque d’autres personnes que vous connaissez utilisent nos Services, elles peuvent nous communiquer votre numéro de téléphone, votre nom et d’autres informations (comme des informations issues de leur carnet d’adresses mobile), de la même manière que vous pouvez nous communiquer les leurs. »

Ajoutons un dernier extrait, celui de la licence que vous octroyez à WhatsApp :

« Vous octroyez à WhatsApp une licence internationale, non exclusive, exempte de redevance, permettant l’octroi d’une sous-licence et cessible, nous autorisant à utiliser, reproduire, distribuer, afficher et exploiter les informations … que vous téléchargez, soumettez, stockez, envoyez ou recevez sur nos Services. »

Le constat est limpide. En activant une simple fonctionnalité de confort, vous avez transmis à une multinationale américaine les données personnelles de toutes vos relations, vous avez signé une certification fictive, et vous avez cédé une licence large et transférable sur l’ensemble de vos informations. Et tout cela, pour un service de messagerie que vous croyiez gratuit.

Il est utile de nuancer un point. WhatsApp ne « siphonne » pas le carnet d’adresses dans l’ombre d’une faille ou d’un bug. C’est une fonctionnalité volontaire, affichée dans les Conditions d’utilisation, que l’utilisateur active en cochant une case. C’est précisément ce qui est terrible : le prélèvement est affiché, consenti, et pourtant personne ne le lit.

L’inattention n’est ici pas une faiblesse, c’est le moteur même du système.

Une portée mondiale : la loi « CLOUD Act »

Un autre point, souvent méconnu, est la dimension extraterritoriale des législations américaines. La loi CLOUD Act, adoptée aux États-Unis en 2018, permet aux autorités américaines d’exiger la communication de données détenues par des entreprises américaines, quelle que soit la localisation géographique où ces données sont stockées.

Concrètement, si votre donnée est hébergée par un géant du cloud américain, elle peut potentiellement faire l’objet d’une réquisition par le gouvernement américain, même si vous vivez en Europe, même si la donnée se trouve en Europe, même si la loi française ou européenne vous protège par ailleurs. Le RGPD reste fort sur le papier, mais il se heurte ici à une réalité juridique que peu de gens prennent le temps d’appréhender.

La question ne se limite pas à votre navigateur ou à votre compte. Elle dépasse les frontières et implique des États entiers dans la gestion de vos informations.

Une infrastructure concentrée entre quelques mains

Derrière tout cela se trouve une infrastructure technique que personne ne consulte. Pourtant des outils en ligne permettent de savoir où est hébergé un site, quelles technologies il utilise ou quelle entreprise gère son cloud. Et cela en dit beaucoup sur la place que vous occupez dans cette chaîne de valeur.

Cette infrastructure est hautement concentrée : les trois grands fournisseurs de cloud (Amazon AWS, Microsoft Azure et Google Cloud) contrôlent ensemble plus de 60 % du marché mondial. Cela signifie que la grande majorité des données numériques de la planète transitent par quelques data centers américains.

Consulter les données techniques d’un site, comme son hébergeur ou ses outils, permet donc de comprendre, en un clin d’œil, de quelle main dépend votre vie numérique. Et cette consultation, là encore, est quasi inexistante.

On nous dépouille

Récapitulons le mécanisme. Nous acceptons sans lire. Nos données sont captées, puis transformées en richesse monétaire et en pouvoir d’influence. Cette richesse s’accumule entre les mains d’un nombre dérisoire d’entreprises et de leurs actionnaires. Pendant ce temps, nous, utilisateurs et utilisatrices, restons les plus nombreux, les plus exposés, et les moins informés.

C’est ça, la dépendance. Nous dépendons de services dont nous ne maîtrisons ni les conditions, ni l’architecture, ni la gouvernance. Nous dépendons d’une logique économique qui nous traite comme une matière première, et non comme des personnes.

Et ce n’est pas qu’une question d’argent. C’est aussi une question de liberté. Un individu qui ignore ce qu’il cède ne peut pas faire de vrai choix. Il subit.

Même informés, nous persistons

Il y a là un phénomène particulièrement difficile à affronter. Même quand on a compris le mécanisme, même quand on lit les conditions, même quand on sait que ses données seront collectées et exploitées, on continue d’utiliser le service. Et pour cause : la simplicité. Un outil bien pensé, une interface fluide, un réseau d’amis déjà présents. Refuser, ce serait se retrouver seul avec un carnet de contacts vide, une absence de notifications, une vie sociale décalée.

Et puis, il y a l’effet masse. Tout le monde le fait. La pression sociale est réelle : ne pas être sur une application, c’est manquer les invitations, les groupes, les informations qui circulent là-bas. On se dit alors que notre abstention ne changera rien, que le système continuera malgré nous, et qu’il vaut mieux s’y conformer pour ne pas être isolé.

C’est ici que le système montre toute sa puissance. Il ne se contente pas de capturer nos données quand nous sommes distraits. Il nous obtient aussi quand nous sommes lucides, parce qu’il a rendu l’alternative trop coûteuse, trop lourde, trop solitaire. La liberté de choix n’existe vraiment que si l’option de refus est supportable. Or, plus le réseau est dense, plus refuser devient un sacrifice individuel. Nous ne sommes donc pas seulement dépouillés de nos données. Nous sommes dépouillés de notre capacité à ne pas participer.

Et c’est là toute la subtilité du modèle. Il ne nous traite pas comme des naïfs que l’on manipule. Il calcule que, même informés, nous serons là, présents, actifs, et qu’il peut compter sur nous. Notre conscience du système ne suffit pas à nous en sortir, parce que le système a conçu chaque service pour en faire la route la plus facile, la plus sociale, la plus simple.

Que faire, concrètement ?

Montrer ce système n’a de sens que si cela conduit à agir. Voici quelques pistes réalistes, sans attendre d’être un expert.

  • Commencez par lire, au moins parfois, les conditions et les pages vie privée. Pas toujours, mais assez souvent pour savoir à qui vous confiez vos données et à quelle fin. Regardez quelles technologies et quel hébergeur sont utilisés par les sites que vous consultez. Des outils simples, accessibles depuis votre navigateur, permettent de le découvrir en quelques secondes.
  • Privilégiez, quand c’est possible, des services qui respectent votre vie privée, qui ne vendent pas vos données (et celle de vos proches !) et qui hébergent vos informations de façon plus responsable.
  • Parlez-en autour de vous. La prise de conscience est collective. Si personne ne lit les conditions, c’est aussi parce que personne n’en parle.

Notre inattention face aux conditions d’utilisation, aux pages vie privée et aux mentions légales n’est pas un petit problème. C’est un levier puissant entre les mains d’un modèle économique mondial, fondé sur la captation de nos données et la concentration de la richesse.

Prendre le temps de lire, de regarder, de se poser les bonnes questions, c’est déjà refuser d’être simplement la matière première du système. C’est reprendre, un clic à la fois, un peu de contrôle sur sa vie numérique.

Et ce n’est pas une tâche individuelle. C’est aussi un enjeu collectif, qui appelle, de la part des pouvoirs publics, des règles plus claires, plus lisibles, et plus contraignantes. La première étape, toutefois, commence par chacun et chacune d’entre nous.


Image d’illustration : photo de Alexander Grey sur Unsplash

Catégories : Pensées furtivesUne