Des racines profondes dans l’histoire

L’ancrage de Grenoble dans la culture du logiciel libre n’est pas le fruit du hasard. La métropole dauphinoise a toujours été un carrefour de compétences techniques, porté par ses universités, ses établissements de recherche (notamment au sein du pôle Grenoble Alpes) et son tissu d’ingénierie historique. Cette culture du partage technique a naturellement trouvé un écho dans les mouvements open source, notamment lors de l’essor du mouvement logiciel libre à la fin des années 1990 et au début des années 2000.

Depuis quelques années, une nouvelle dynamique est en train de naître. Pour de nombreux acteurs, en France et en Europe, la problématique de la souveraineté numérique devient centrale. Dans ce contexte, l’agglomération grenobloise dispose de nombreux atouts.

Un écosystème d’acteurs reconnus mondialement

L’écosystème open source grenoblois se caractérise par la densité et la diversité de ses acteurs. Plus d’une vingtaine de sociétés basées dans la métropole proposent des solutions et des services fondés sur les logiciels libres.

Parmi les noms les plus emblématiques :

  • Probesys, est une société coopérative (Scop) spécialisée dans les solutions libres et open source. Elle accompagne les organisations dans leurs projets informatiques, avec un positionnement particulier sur le secteur social et médico-social. Son approche pédagogique et sa structure participative en font un acteur typique du paysage. Probesys est l’éditeur d’AgentJ et contribue fortement à GLPI et à de nombreux autres outils open source.

  • Belledonne Communications est l’éditeur de Linphone, l’une des applications open source de voix sur IP (VoIP) les plus connues au monde. Fondée à Grenoble en 2001, cette société a contribué à rendre le protocole SIP accessible sur Linux et a fait de Linphone un outil de communication vocal, vidéo et de messagerie instantanée très populaire auprès des utilisateurs soucieux de confidentialité. Belledonne Communications continue de développer des produits innovants dans le domaine des communications sécurisées en code ouvert.

  • Algoo, éditeur historique, propose des solutions open source pour les collectivités et les entreprises. L’entreprise contribue activement à la vie de l’écosystème et à la promotion des logiciels libres dans les territoires. La société est notamment connue pour les logiciels Tracim (travail collaboratif) et Galae (solution de messagerie).

  • WebU est une Scop reconnue pour son travail au service des organisations publiques et privées, notamment dans le secteur de développement et de l’hébergement web.

  • Vates Tech est l’éditeur de XCP-ng, la distribution de virtualisation open source fondée sur Xen. Solution de référence pour les infrastructures informatiques, XCP-ng illustre la capacité de l’écosystème grenoblois à développer des produits industriels de haute qualité à code ouvert, avec une reconnaissance au niveau international.

  • Combodo, éditeur de iTop, la plateforme open source de gestion de services informatiques (ITSM/ITIL) la plus déployée au monde dans sa catégorie, est un acteur majeur qui démontre l’excellence technique des éditeurs grenoblois.

Ces entreprises témoignent d’une véritable spécialisation grenobloise : concevoir, éditer et accompagner des solutions open source à même de concurrencer les solutions propriétaires les plus répandues.

Vous avez connaissance d’autres acteurs économiques de l’open source dans la région grenobloise ? Contactez-moi pour que je mette à jour cet article.

Les collectivités, acteurs majeurs du choix open source

Au-delà des éditeurs, les collectivités territoriales de l’agglomération grenobloise ont massivement investi dans les solutions open source, en faisant un choix à la fois stratégique, économique et éthique.

  • Grenoble a engagé une transition significative vers les logiciels libres, en passant ses écoles sous Linux. Cette décision illustre l’ancrage concret de l’open source dans la politique numérique de la collectivité, avec un impact direct sur les postes de travail des élèves et du personnel enseignant.

  • Échirolles se distingue comme une référence nationale en matière de souveraineté numérique. En 2021, la Ville d’Échirolles rédigeait son schéma directeur du numérique « Échirolles Numérique Libre », prévoyant une migration vers des solutions libres d’un maximum d’applications du système d’information. Cinq ans plus tard, la quasi-totalité des données et des applications sont hébergées sur des infrastructures souveraines.

  • Fontaine a engagé une transition progressive mais tenace vers les logiciels libres, portée par les majorités successives. Après avoir migré les services d’infrastructure (messagerie, serveur de fichiers, annuaire), puis les logiciels de postes de travail, la Ville a entamé la transition de ses systèmes d’exploitation vers GNU/Linux, avec un taux de déploiement inégalé dans l’agglomération.

  • Le SITPI (Syndicat intercommunal pour les télécommunications et les prestations informatiques) constitue un acteur central de cet engagement collectif. Depuis 2020, sa feuille de route intègre les enjeux de souveraineté numérique et prévoit l’utilisation préférentielle de solutions open source. Avec l’aide de la Scop Alma, le syndicat a notamment organisé la migration vers OpenXChange de plusieurs communes membres, et de sa propre messagerie interne, toutes basées auparavant sur Microsoft Exchange.

  • France Numérique Libre (FNL) fédère les collectivités françaises engagées dans la transition vers les logiciels libres et le numérique ouvert. La Ville d’Échirolles, à travers Nicolas Vivant, Directeur de la stratégie et de la culture numériques, est activement impliquée au sein de cette fédération. France Numérique Libre accompagne les territoires dans leur démarche de souveraineté numérique et favorise les échanges de bonnes pratiques entre les acteurs publics soucieux de réduire leur dépendance aux solutions propriétaires.

De nombreuses autres collectivités de la région grenobloise sont actives dans le domaine. Elles échangent au sein d’un collectif local dédié au sujet : Alpes Numérique Libre.

Un écosystème structuré et vivant

La dynamique open source à Grenoble ne se limite pas à une somme d’acteurs isolés. Elle s’incarne dans des structures et des événements qui permettent de structurer, de promouvoir et de faire grandir l’écosystème :

  • AlpOSS (Alpes Open Source Software) : né de la collaboration entre la mairie d’Échirolles, Linphone et l’association OW2, AlpOSS est l’événement isérois de l’écosystème numérique en commun. Cette conférence annuelle s’adresse aux éditeurs, prestataires de services, collectivités locales et utilisateurs d’open source au sens large. Son objectif est de créer du lien entre les fournisseurs de technologies open source innovantes et les utilisateurs, d’échanger autour des modèles de collaboration et de modèles d’affaires, et de structurer et dynamiser l’écosystème local. Au-delà des conférences et ateliers, AlpOSS est un moment privilégié de réseautage et de partage, avec des présentations thématiques, des présentations flash et des ateliers techniques. L’événement se tient à La Rampe, salle historique d’Échirolles.

  • L’université Grenoble Alpes (UGA) et les établissements d’enseignement supérieur locaux contribuent à la formation des futurs professionnels, en intégrant les questions de logiciels libres et de code ouvert dans leurs programmes. En interne, une dynamique de migration vers des solutions open source est également en cours.

    L’ENSIMAG,École nationale supérieure d’informatique et de mathématiques appliquées de Grenoble, a été un acteur majeur de cette dynamique, formant durant des décennies des ingénieurs et des chercheurs profondément imprégnés de la culture open source et ayant contribué activement à de nombreux projets de logiciel libre à travers le monde.

  • L’INRIA (Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique) dispose d’un centre important à Grenoble et joue un rôle de premier plan dans la recherche et l’innovation open source. L’institut contribue activement à de nombreux projets de logiciels libres, en particulier dans les domaines de l’intelligence artificielle, des données massives, de la sécurité et de la virtualisation. Il publie régulièrement des résultats de recherche en accès ouvert et participe à de nombreuses communautés de développement open source, incarnant la volonté de rendre les connaissances et les outils accessibles à tous.

Pourquoi cet écosystème résiste et se renouvelle

Ce qui caractérise la dynamique open source à Grenoble, c’est sa capacité à résister et à se renouveler malgré les cycles économiques. Le choix de l’open source s’inscrit dans une logique de :

  • Souveraineté numérique et d’indépendance technologique ;
  • Réduction de la dépendance vis-à-vis des éditeurs propriétaires ;
  • Innovation partagée et montée en compétences des équipes techniques ;
  • Interopérabilité et ouverture des données et des systèmes ;
  • Pérennité des systèmes d’information, indépendante du devenir commercial d’un éditeur donné.

Bilan et perspectives

L’écosystème open source grenoblois constitue un cas d’étude notable à l’échelle nationale. Il démontre qu’il est possible de construire un modèle économique viable autour des logiciels libres, d’accompagner efficacement les collectivités dans leur transition numérique, et de développer des produits de qualité internationale.

À l’heure où les enjeux de souveraineté numérique, de réduction de l’empreinte environnementale du numérique et de transparence des systèmes d’information gagnent en importance, la dynamique open source de Grenoble semble appelée à conserver son rayonnement. Les questions à venir concernent notamment la montée en puissance de l’open source dans les services cloud, dans les outils collaboratifs, et dans les solutions d’intelligence artificielle, autant de domaines où la culture du partage qui fait la force de Grenoble pourrait jouer un rôle prépondérant.


Image d’illustration : photo de Fabe collage sur Unsplash.

Catégories : Pensées furtivesUne