C’est vrai, et plusieurs articles s’en sont fait l’écho dont un, récent, de Médiapart.
Dans un contexte géopolitique où l’autonomie stratégique (ou la souveraineté numérique) est maintenant un sujet, c’est évidemment regrettable. D’autant qu’en parallèle, on entend parler d’initiatives comme NIRD qui adressent avec efficacité les enjeux associés. Mais il faut choisir ses combats, et savoir prioriser ses choix.
Quels sont les enjeux principaux liés aux choix d’un ministère aussi important que celui de l’Éducation Nationale ?
- ne pas se rendre dépendant d’acteurs privés et étrangers ;
- assurer la confidentialité des échanges ;
- protéger les données personnelles ;
- dépenser au mieux l’argent du contribuable ;
- ne pas inscrire dans l’esprit des élèves que PC = Microsoft et smartphone = Google.
La première chose à savoir c’est que, si le ministère s’équipe pour ses besoins propres, il n’équipe pas les établissement scolaires. Écoles primaires et maternelles sont équipées par les communes, les collèges sont équipés par les conseils départementaux et les lycées sont équipés par les conseils régionaux. Et cela concerne aussi bien les élèves que les enseignants.
À cet égard, il n’est peut-être pas inintéressant de se pencher sur les chiffres. De quoi parle-t-on quand on parle de « Ministère de l’Éducation Nationale » ? Combien de personnels concernés ?
Si on exclut les personnels enseignants, environ 350 000 personnes travaillent pour le ministère. Ce sont celles qui sont principalement concernés par l’utilisation des outils Microsoft.
Les enseignants sont autour de 850 000 (710 000 dans le public, et 140 000 dans le privé), et les élèves sont 12,6 millions.
En ne prenant pas en compte les établissements privés sous contrat, le nombre total de personnes qui sont concernées par l’équipement en informatique de l’éducation nationale est donc d’environ 13,7 millions (12,6 millions d’élèves + 710 000 enseignants + 350 000 autres personnels)
Parmi celles-ci, 13,3 millions de personnes sont utilisatrices de matériels et de solutions logicielles proposés par les collectivités, soit 97% de la population concernée par l’éducation nationale (élèves et enseignants). Le choix du ministère pour ses besoins propres ne concerne donc que 3% des personnes équipées.
Cela reste regrettable, d’autant que les échanges entre administration et structures d’enseignements sont nombreux. Cela pourrait compliquer le travail avec les établissements qui font le choix de s’équiper de solutions libres et gratuites (NIRD) ou qui sont équipés par des collectivités qui font aussi un choix de ce type. Mais, d’expérience, cesproblèmes de compatibilité sont finalement plutôt rares, et n’empêchent pas les établissements de fonctionner.
Et puis le signal donné par le ministère peut sembler contradictoire, certains se plaignant d’un « faites ce que je dis, pas ce que je fais », qu’il est bien difficile de ne pas entendre. Les choix réalisés par les décideurs ne sont pas sans influence sur les discours tenus dans certains établissements.
Mais on peut aussi imaginer que, si la grand majorité des établissements faisait le choix d’un numérique éthique et durable, cela influencerait sur les choix faits au niveau « central ». Nous sommes dans un système : d’un côté l’autorité, de l’autre le nombre.
En conclusion :
- Quand on soutient une démarche telle que NIRD, on adresse 70% des personnels de l’éducation nationale et 97% de l’ensemble des personnes concernées par leur équipement informatique. On éduque également nos enfants à l’utilisation d’outils qui n’oblitèrent pas leurs libertés.
- Quand on proteste contre un nouveau contrat signé (ou prolongé) avec Microsoft, on adresse les 3% restants (et 30% des personnels).
Au regard des enjeux à adresser, il me semblait important de rappeler ces chiffres.
Soutenons les initiatives des collectivités et établissements qui se posent les bonnes questions, et n’exagérons pas l’impact de décisions qui, finalement, ne concernent que quelques centaines de milliers d’agents et assez peu nos enfants, et donc assez peu l’avenir.
Merci à Stéphane Paillet et Thierry Joffredo qui, par nos échanges sur Mastodon, ont alimenté cette réflexion.
Image d’illustration : Photo de Vadim Bogulov sur Unsplash