L’Assemblée nationale, dans le cadre de la commission d’enquête de l’assemblée nationale sur « les dépendances structurelles et les vulnérabilités dans le numérique et les risques pour l’indépendance de la France », reçoit un certain nombre d’acteurs du numérique.
J’ai parfois le sentiment, en écoutant ces auditions, que l’accent est surtout mis sur le législatif, le financier et le choix des solutions. Sauf que ce que renvoient les intervenants, quand on sait lire entre les lignes, c’est que la problématique est, d’abord et surtout, humaine.
Je note, par exemple, que ceux qui semblent avoir les compétences techniques les moins avancées sont aussi ceux qui ont tendance à mettre en avant la résistance des utilisateurs (« ils ont pris des habitudes »), l’énorme effort d’accompagnement et de formation nécessaire et les coûts élevés du changement. Les intervenants qui disposent de compétences techniques et ont déjà eu à gérer des transformations de ce type sont plutôt rassurant de ce point de vue-là.
Qui résiste vraiment ?
En réalité, c’est du côté des DSI que se trouve la résistance. C’est dans les services informatiques que des habitudes ont été prises, et un autre positionnement permettrait d’envisager l’avenir avec un peu plus de sérénité (et à moindre coût). Problème : il remet en cause l’organisation telle qu’elle est (et dont les DSI qui s’expriment ont la responsabilité) et leur propre capacité à mettre en œuvre un nouveau projet, différent sous bien des aspects.
Edward Jossa, directeur général de l’UGAP, au cours de son audition, évoque le sujet (extrait ici) : il y a une problématique de formation des DSI et de ré-internalisation des compétences. L’UGAP n’est qu’une centrale d’achat, et ce sont les DSI qui font leur choix parmi les logiciels disponibles. Il a raison, et si les DSI ont plutôt tendance à se tourner vers des solutions non souveraines, c’est bien de ce côté-là qu’il faut regarder.
De l’importance du recrutement
Nous avons tous tendance à recruter des profils qui nous ressemblent. Pour pratiquer le recrutement depuis des années, je sais que j’ai tendance à choisir des profils plutôt techniques, parce que c’est le monde d’où je viens. Un DSI qui dispose de compétences fortes en gestion de projets ou de partenaires s’intéressera plutôt à des profils de ce type, et c’est tout à fait adapté dans le contexte classique d’un service informatique où l’on s’appuie sur de la sous-traitance et sur des logiciels du marché, faciles à déployer, intégrés et couramment utilisés. C’est aussi ce à quoi la plupart des écoles pour futurs DSI s’attellent : former au management, à la gestion de projet, à la gestion financière et à l’utilisation des outils les plus courants.
Mais ce fonctionnement est mal adapté à une migration vers les logiciels libres, où les produits sur étagère sont rares et où ils ne donnent leur pleine dimension que quand ils sont gérés pas des équipes compétentes (et motivées). Cette orientation technique est aussi celle qui permet de gérer la transition à moindre coût et de prendre en compte l’enjeu de « souveraineté » dans toutes ses dimensions : sécurisation, auto-hébergement, documentation, etc.
Entamer une transition, c’est d’abord prendre conscience de cela : il faut revoir sa politique de recrutement, et éventuellement réorganiser ses équipes, voire changer de responsable informatique. Penser qu’on pourra faire entrer les logiciels libres dans un fonctionnement qui a été pensé pour l’exploitation de logiciels propriétaires, c’est multiplier les probabilités d’échec (et de résistance).
Prendre le risque de l’échec…
Le problème se pose peu pour des logiciels métiers pour lesquels, parce qu’ils ont la compétence et qu’ils en connaissent les fonctionnalités, les prescripteurs sont souvent les services eux-même. Il se pose surtout, et de façon aiguë, pour les solutions communes (messagerie, cloud, etc.) ou d’infrastructure (virtualisation, routage, cybersécurité, etc.).
Plutôt que de réfléchir à un nouveau paradigme, les équipes vont tenter à toute force de faire entrer les nouveaux équipements et logiciels dans un fonctionnement qu’elles connaissent : utilisation d’Active Directory pour l’authentification et le déploiement de logiciels ou de règles de sécurité, intégration des machines Linux dans le domaine Windows, compatibilité avec Outlook, synchronisation des smartphones avec ActiveSync, etc. tout en s’appuyant sur les mêmes prestataires (qui ne sont pas forcément compétents)… je vois cela très régulièrement.
Il existe pourtant de nombreuses solutions permettant de gérer tout cela dans un environnement libre… et hybride (une transition prend du temps et, pendant un long moment, des solutions libres et propriétaires vont coexister, il faut pouvoir gérer), et c’est l’une des clés d’un changement réussi. Encore faut-il les connaître.
Imaginer qu’on va pouvoir opérer un changement de ce niveau avec une équipe qui a parfois peiné pour obtenir un niveau de maîtrise suffisant sur des logiciels propriétaires souvent complexes est une illusion. Revoir sa politique RH, démarrer progressivement et accélérer aux fur et à mesure du renouvellement des profils est beaucoup plus efficace, et moins coûteux. Et étant donné que dans ce domaine (comme dans d’autres), mal faire est pire que ne rien faire, je ne vois pas de meilleure stratégie.
Pour vous en convaincre, regardez de près comment sont constituées les équipes qui avancent vite (DINUM, Échirolles, Gendarmerie…). Vous verrez à quel point elles sont organisées de façon très différente de ce qu’on peut observer habituellement.
Pour un DSI qui n’a pas conscience de ces enjeux et qui ne juge qu’à l’aune de ce qu’il connaît, la perspective d’une réorientation complète de son service pour atteindre un niveau d’autonomie acceptable a de quoi effrayer. D’autant qu’en général il ne sait pas du tout comment s’y prendre : il n’a pas été formé et a in fine du mal à imaginer que cela soit concrètement possible (et donc souhaitable).
Un angle mort
C’est, à mon sens (et pour le moment), l’un des angles morts de cette commission : passer au libre (une des conditions de la souveraineté), ce n’est pas remplacer un logiciel propriétaire par un logiciel libre. Le changement à opérer est beaucoup plus profond. RH, préparation budgétaire, reporting, de nombreuses choses sont à revoir. Peu de DSI sont formés pour le faire, et les dispositions législatives n’aideront pas (elles pourraient même avoir des effets délétères, en obligeant des équipes qui ne sont pas prêtes à adopter un fonctionnement pour lesquelles elles ne sont pas organisées).
Il serait intéressant de se pencher sur cette problématique et d’interroger ceux qui forment, en ce moment-même, les futurs DSI qui sont censés, dans un futur proche, prendre à bras le corps la problématique d’autonomie stratégique qui se pose à nous en raison des récents bouleversements géopolitiques.
Image d’illustration : photo de Ross Findon sur Unsplash
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Réduire sa dépendance aux acteurs tiers : un guide pour les DSI – Nicolas Vivant · 12 avril 2026 à 17h52
[…] des compétences (et de l’appétence pour le projet) est centrale, comme je l’explique dans cet article. Une mise à niveau de l’équipe (modification des fiches de poste, politique de recrutement, […]
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